
L’auteur nous raconte un monde disparu, avec nostalgie et prose. Est-ce là la meilleure autobiographie miroir de notre époque?
Incipit S. Z.
Il arrive souvent qu’un auteur disparaisse presque complètement des radars. Il fut pourtant l’un des écrivains les plus renommés de son époque. Aujourd’hui, son nom semble s’être effacé de la mémoire collective. Le mauvais timing de son décès, en 1942 en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, pourrait en être une raison.
Ses fans l’ont sans doute déjà découvert. Quant aux nouveaux lecteurs, ils ont une expérience spéciale qui les attend, tant son écriture peut être délicieuse. Sans plus attendre, dévoilons l’auteur en question : Stefan Zweig.
Le Monde d’hier
Dans son chef-d’œuvre Le Monde d’hier, Stefan Zweig raconte sa vie. Il commence par sa jeunesse, puis retrace ses années en tant qu’écrivain et voyageur jusqu’à son exil en Amérique du Sud et au Brésil. Cette autobiographie est bien plus que quelques instantanés de la première moitié du XXᵉ siècle. Les détails et le déroulement des événements transforment ces instantanés en un tableau vivant. On y voit, lit et entend le déroulement du XXᵉ siècle.
C’est une œuvre sur la nostalgie, le monde d’hier, et sur la manière dont les choses ont changé, parfois lentement, parfois brusquement. On pourrait tracer de nombreux parallèles avec notre époque. Zweig partage sa position pro-européenne et ses convictions pacifistes. Il n’avait aucun intérêt pour la politique. On le suit au fil de sa vie et de son évolution dans la première moitié du siècle dernier, l’une des périodes les plus difficiles depuis des siècles.
Les voyages de Zweig
Pour Zweig, la culture était primordiale. Elle ne connaissait ni frontières ni langues. Pour assouvir sa curiosité et sa soif de culture, Zweig voyagea beaucoup à travers l’Europe. Il prenait plaisir à vivre à l’étranger, à rencontrer des artistes et des écrivains. On pourrait le décrire comme un Européen dans l’âme, l’Erasmus du siècle passé. On le suit bien sûr dans son Autriche natale, mais il parle aussi de son séjour en Italie, en France, en Angleterre et surtout en Belgique, où il passa du temps à Bruxelles ou au bord de la mer à Ostende ou De Haan.
Il voyageait principalement en train, ce qui lui permettait de lire, écrire ou réfléchir pendant ses trajets. Parmi ses nombreux voyages, un voyage en particulier le marque profondément. Il se rendait souvent sur la côte belge et raconte son retour d’un tel voyage. Le train passait par Verviers, avant la frontière allemande, lorsqu’il aperçut un train de marchandises transportant des canons. La nouvelle de la Première Guerre mondiale venait de tomber. C’était le début de l’invasion allemande.
Plus tard, il raconte d’autres voyages, notamment en Pologne et en Russie. Pendant des années, il avait gardé ses distances avec ce dernier pays, n’envisageant pas de le visiter. Mais par amour pour la culture, il changea d’avis et partit vers l’Est. En 1928, il se rendit à Moscou pour participer aux festivités du centenaire de la naissance de Léon Tolstoï.
Au début, il confia que son expérience était meilleure qu’il ne l’avait imaginé. Les différences avec la Pologne n’étaient pas significatives. C’était également un pays de steppes vides, à l’aura mélancolique, avec de petites maisons. On y trouvait les hommes typiques, mi-paysans, mi-prophètes, à longues barbes, et les femmes portant des foulards colorés.
Plus tard, il trouva un petit bout de papier dans sa poche. Il conclut qu’un passant avait dû le glisser dans la poche de son manteau. Le message était une lettre en français, l’implorant de ne pas croire tout ce qu’on lui disait.
Cette lettre l’informa qu’on ne lui montrait que ce que l’on voulait lui montrer. Tout le monde était surveillé, y compris lui. Son téléphone était sur écoute, ses moindres mouvements observés. Cela rappelle les méthodes actuelles.
Il y a un voyage particulier qu’il n’a étonnamment pas assez souligné, compte tenu de son importance historique. Dans les années 1930, il voyagea également en avion, expérience qu’il fit à plusieurs reprises. Cela devait représenter une petite révolution à l’époque, avec l’avènement des premiers vols commerciaux. On aurait tendance à situer ces événements un peu plus tard, dans les années 1940 ou 1950.
Réflexions sur la vie des écrivains et des artistes
Zweig décrit aussi la vie des écrivains de son époque. Ils ne recherchaient ni la gloire ni l’argent. Pas de téléphone, pas de machine à écrire, pas de secrétaires. Ils écrivaient à la main, comme il y a mille ans. Les maisons d’édition étaient également minimalistes.
Son explication détaillée de sa méthodologie de travail et de ses techniques d’édition mérite d’être lue. En tant que lecteur, un livre ne le satisfaisait que s’il réussissait à maintenir un rythme page après page. Il désespérait que 90 % des livres qu’il croisait soient médiocres : descriptions inutiles, dialogues trop longs ou personnages secondaires superflus. Il constatait que ces défauts se retrouvaient même dans de grandes œuvres et avait proposé à son éditeur de republier des classiques en coupant les passages non essentiels. Il aurait aimé voir les œuvres d’Homère, Balzac, Dostoïevski ou Mann rééditées. Selon lui, il fallait raviver ces œuvres pour notre époque.
Pour lui, l’auto-édition de ses livres était cruciale. Il commençait par écrire la majeure partie de l’histoire, puis relisait et coupait jusqu’à rendre le récit plus percutant. Il n’avait pas peur de tomber amoureux de son œuvre et de la relire et corriger encore et encore pour la garder dynamique. Cela explique en partie la qualité de sa prose.
S’il y a un art que j’ai maîtrisé, c’est celui de laisser aller les choses — Stefan Zweig
Il prenait tellement de plaisir à retravailler ses phrases que sa femme le voyait souvent sourire à table après une séance d’édition.
Enfin, il parle de l’acte créatif, affirmant que lorsqu’il est terminé, l’artiste ne sait pas d’où vient l’idée ni comment elle est née. Dans ses mots : «Il est difficile d’expliquer le processus dans cet état de conscience élevé. Les mots s’assemblent pour former des vers, des notes d’une mélodie qui résonnera à travers les siècles.»
Le sentiment européen
Dans son œuvre, on ressent un fort courant européen. Il évoque des succès célébrés par tous, comme lorsque Blériot traversa la Manche en avion. Chacun célébrait l’événement comme si Blériot était son compatriote. La fierté des innombrables triomphes scientifiques et technologiques créait pour la première fois un sentiment de communauté et d’identité européenne.
Il se lia d’amitié avec Emile Verhaeren, l’auteur belge qu’il admirait. Il se souvient plus tard du crash du Zeppelin et de la réaction de Verhaeren. Cet événement illustre l’absence de nationalité dans les succès humains :
Quand la nouvelle du crash du Zeppelin arriva, Verhaeren était en larmes. Verhaeren était profondément européen et considérait les succès allemands comme les siens, tout comme leurs défaites.
Zweig et la Première Guerre mondiale
Zweig considérait la Première Guerre mondiale comme une « guerre étrange et drôle ». Observateur attentif de l’époque, il pense qu’il n’y avait aucune raison sensée, aucune véritable opportunité pour ce conflit. Ce n’était pas une guerre d’idées. Elle résultait peut-être d’excès de pouvoir et servait à relâcher les tensions accumulées.
Notre optimisme commun nous a trahis. Chacun pensait que l’autre se retirerait à la dernière minute, les diplomates commençaient leurs bluffs réciproques
— Stefan Zweig
La guerre des cochons (1906-1909), conflit entre le royaume de Serbie et l’empire austro-hongrois à propos du commerce de porcs serbes, fut l’étincelle qui mena à la guerre.
Entre deux guerres
L’entre-deux-guerres fut une période particulière. On entend parler des Années folles, de l’hyperinflation ou de la montée du nationalisme en Europe. Zweig voyait les événements différemment. Il voyait l’Autriche et l’Allemagne comme des démocraties solides. L’Allemagne comptait de nombreux agitateurs, mais leur gloire était souvent éphémère. Ils grandissaient comme des bulles de mécontentement et éclataient en quelques semaines. Les odeurs laissées étaient rances et pourries, directement issues des plaies allemandes.
Zweig commente ensuite les méthodes nazies : tester progressivement les limites sur divers sujets, réduire les libertés, imposer certaines politiques. Petites doses, comme des pilules, qui deviennent progressivement plus fréquentes et plus fortes, jusqu’à ce que l’Europe et le monde en souffrent.
Exils culturels, hyperinflation et amitiés difficiles
On peut tracer d’autres parallèles avec notre époque. Alors que les tensions et la guerre s’accentuaient, la culture fut aussi affectée par le nationalisme soudain et la censure des cultures étrangères. Zweig raconte l’exil de Shakespeare des théâtres allemands. Dans les salles françaises et anglaises, Mozart et Wagner avaient disparu des programmes.
Il y eut aussi une tendance à « capturer » les artistes ennemis. Des professeurs allemands prétendaient que Dante avait des racines germaniques. Les Français affirmaient que Beethoven était belge. Cette dernière affirmation n’est pas totalement infondée : Beethoven avait des racines à Malines, en Belgique. Zweig voyait le vol des trésors culturels comme celui de céréales ou de minerais précieux, ce qui le blessait profondément, car pour lui la culture était sans frontières.
Les épisodes d’hyperinflation le marquèrent également. Ils inversaient complètement la richesse des citoyens : ceux qui avaient investi prudemment dans les obligations d’État se retrouvaient avec des titres sans valeur, tandis que les endettés pouvaient rembourser leurs dettes en moins d’un an. Le prix du pain sert souvent de comparaison : janvier 1923, 250 marks ; novembre 1923, 200 000 millions de marks¹.
Le Monde d’hier est aussi une histoire d’amitié. Aux côtés de Verhaeren, Zweig se lia d’amitié avec Richard Strauss, célèbre compositeur et maestro. À mesure que le régime nazi prenait de l’importance, Strauss se retrouva partagé entre son ami et le nouveau pouvoir, qu’il ne voulait ni offenser par opportunisme ou idéologie, ni compromettre sa carrière et son style de vie. Strauss et Zweig décidèrent de collaborer, Strauss travaillant sur l’adaptation de l’œuvre de Zweig Die schweigsame Frau (La Femme silencieuse).
Malgré la pression politique, Strauss maintint l’opéra et défendit la paternité de Zweig. La première représentation fut autorisée par Hitler lui-même. L’opéra fut ensuite interdit suite à une lutte de pouvoir au sein des dirigeants nazis.
Une brève critique
Son œuvre est agréable et éclairante, mais Zweig pouvait avoir une vision quelque peu tunnel ou un biais de confirmation. Il s’entourait d’artistes ou d’écrivains et pouvait peindre les événements de manière trop idyllique, ce qui le rendait aveugle aux difficultés des classes plus pauvres.
Citations
Quelle meilleure façon de conclure qu’en citant l’auteur lui-même ?
« Un homme avait une âme et un corps. Maintenant, il lui faut aussi un passeport, sinon il ne sera pas traité comme un homme. »
« La jeunesse voit la guerre comme une possibilité constante, presque quotidienne. Il est difficile de décrire l’optimisme et la confiance que nous avions dans le monde, au tournant du siècle. »
« L’art peut nous apporter consolation en tant qu’individus », disait-il, « mais il est impuissant face à la réalité. »
Que lire ensuite de Stefan Zweig ?
Stefan Zweig fut un écrivain prolifique : fiction, biographies et autobiographies. Quelques suggestions :
- Le Monde d’hier
- Voyage dans le passé
- Le Joueur d’échecs
- La Pitié dangereuse
Bonus: Ivresse de la métamorphose et Amok ou le fou de Malaisie sont deux autres lectures intéressantes 😊




