
On plonge dans l’univers des artistes belges francophones! Yourcenar, Bauchau, Harpman et bien d’autres
Espace Nord
Maxime: Et aujourd’hui on va se concentrer sur la littérature belge-francophone. Avec par exemple, on a quand même une belle petite liste d’auteurs à passer en vue aujourd’hui. Mais on va aussi pas oublier la collection Espace Nord. Et là je sais par exemple, Thib, toi tu t’y connais pas mal. On a discuté un peu hors ligne. Donc qu’est-ce que tu peux nous dire.
Thibaut: En fait, l’Espace Nord, je crois qu’on ne peut pas parler de littérature belge francophone sans parler de l’Espace Nord, qui est en fait une collection de livres, de poches, qui a été fondée au début des années 80, en partenariat avec la communauté française. C’était les éditions Labor qui possédaient au départ et qui géraient un peu tous ces titres. Et puis bon, ça a eu une existence un peu mouvementée puisque Labor a fait faillite. Ça a été repris brièvement par Luc Pire qui s’en est un peu débarrassé deux ans après, donc aux alentours de 2008-2010. Donc aujourd’hui, Espace Nord, la collection, elle est co-gérée, on va dire, par la communauté française devenue Fédération Wallonie-Bruxelles et les éditions ont des impressions nouvelles, ainsi qu’un collectif qui s’appelle kern.info.
Après une existence un peu mouvementée, ils rééditent maintenant plusieurs titres par an. Aujourd’hui, ils ont quasiment 400 titres. Le but, c’est un but patrimonial. Rééditer en poche, c’est important l’aspect poche, des titres majeurs d’auteurs belges francophones. Au début, on avait des auteurs plus classiques, Maurice Metterling par exemple. Marie Gevers, Stanislas Andresteman, Emile Verhaeren, Henri Bauchau, des noms comme ceux-là. Et puis, au fil du temps, ça s’ouvre à des auteurs aussi contemporains. On retrouve là-dedans pas mal de titres de Jacqueline Hartmann, par exemple, Colette Nys-Mazure, André-Marcel Adamek, Thomas Gunzig, qui a aussi au moins un titre. Et voilà, donc très belle collection, finalement. Ça permet aussi parfois de redécouvrir certains auteurs, puisque des titres parfois qui disparaissent du catalogue des maisons d’édition, qui ne sont pas réédités en poche, là, justement, c’est l’occasion parfois découvrir.
Clément: Et alors tu disais donc tout à l’heure avant l’émission que pour un auteur donné, donc déjà tous les auteurs belges ne font pas forcément partie de cette collection parce qu’il y avait quand même une sélection particulière.
Thibaut: Oui tout à fait, donc il y a un genre de comité de sélection, on va dire qu’il reprend des experts, des gens qui donnent cours à l’UNIF par exemple et qui ont fait des études littéraires. On retrouve notamment des gens parmi ceux-là aussi qui éditent parfois, qui écrivent un petit dossier à la fin des volumes parce que ça c’est aussi un autre point dont je n’ai pas parlé jusqu’ici. Donc la plupart quand même des volumes reprennent un petit dossier pédagogique, on va dire. Ce qui fait qu’Espaçon travaille beaucoup avec les écoles aussi, évidemment. Et ce dossier n’est pas très très long, une vingtaine ou trentaine de pages, donc ça reste assez abordable aussi.
Clément: Et ça rentre un peu dans l’ambition de créer un véhicule de connaissances, quoi, afin de faire connaître… Finalement, beaucoup d’auteurs. Exactement. Et tu disais, il y a des exemples d’auteurs qui en font pas partie, mais qui sont connus, par exemple Amélie Nothomb qui n’était pas dedans.
Thibaut: Amélie Nothomb, on pourrait dire ça finalement. Il y a aussi, j’imagine, peut-être une question de droit à payer. Je ne sais pas comment ça se passe. Mais Amélie Nothomb, finalement, est déjà édité en poche. C’est le livre de poche, je pense, qui réédite ces titres. Donc, on les trouve déjà aussi facilement, d’une certaine manière. Je pense que je prendrais les auteurs plus récents. Colette Nys-Mazure, par exemple, c’est pas quelqu’un qui est, je pense, réédité en poche. Dernièrement, je regarde un peu la liste des derniers titres. Il y a même des gens, finalement, que je ne connais pas. Simon Leys, par exemple. L’île est morte il n’y a pas si longtemps que ça. Je ne suis pas sûr que tu retrouves beaucoup de ces titres en poche. Nicolas Ancien, je ne pense pas qu’il soit très édité en poche. Corinne Houx, pareil. Je cite des noms que je connais un peu. Je pense qu’il y a ça qui joue aussi.
Maxime: Oui, au final, ça sert vraiment de soutien aux écrivains locaux. Du coup, quelqu’un comme Noto n’a vraiment pas besoin. Imagine, vu qu’elle est de toute façon tout le temps sur le devant de la scène.
Thibaut: Ça pourrait leur poser la question, peut-être que je pourrais me documenter un peu plus sur le sujet, mais en tout cas, c’est l’hypothèse que j’aimais.
Maxime: Et puis, ça permet aussi d’éviter qu’ils tombent dans l’oubli, parce que je vois quand même pas mal de titres qui ne me disent pas grand-chose, mais qui restent en vie grâce à cette collection.
Clément: Peut-Être revivre, finalement.
Thibaut: Je pense tout à fait. Par exemple, je sais pas si vous vous rappelez de Maurice Carême.
Clément: Oui, absolument.
Thibaut: Maurice Carême, finalement, c’est des poèmes qu’on apprend un peu à l’école primaire. Il est un peu tombé dans l’oubli, finalement. Et donc, c’est le numéro 361. Il a eu la volonté de rééditer ses 99 poèmes. Et donc, ça, c’était vraiment il y a quelques années. Il y avait eu un événement, d’ailleurs, à la Foire du Livre qui en parlait. Alors là, en fait, Maurice Carême, C’est les petits poèmes dont on se souvient à l’école. Il a écrit quand même des poèmes aussi parfois avec peut-être un peu plus d’ambition. Et voilà, l’idée de le faire revivre, surtout qu’il y a un fond Maurice Carême aussi qui soutenait un peu la démarche. Et je vois qu’il y a eu finalement aussi un autre titre pour lui qui a été publié quelques numéros plus tard. Voilà, c’est des écrivains finalement un peu opurgatoires, à côté de plus récents aujourd’hui, qu’on peut redécouvrir finalement.
Clément: Oui, c’est intéressant. Quelqu’un comme (Marguerite) Yourcenar, par exemple, tu sais si… Tu t’imagines, ses éditions doivent être chez Ganimarche.
Thibaut: Je ne sais pas s’il est considéré comme écrivain belge. Parce que sa mère est belge, mais elle est française et elle avait la nationalité américaine. Elle avait pris la nationalité américaine vers la fin de sa vie. C’est comme… Je pense qu’ils reprennent vraiment des belges. Eric Emmanuel Schmitt, qui a pris la nationalité belge tard, je pense. De nouveau, lui, il n’en a pas besoin. Je ne suis pas sûr que tu le retrouverais.
Clément: Alors que tu disais que Siméon, par exemple, en a quelques-uns.
Thibaut: Plus au tout début, je pense. Pendu de Saint-Pholien, qui est un des premiers Maigrets. Et il y a le bourgmestre de Furnes, qui est le numéro un. Je regarde s’il y en a d’autres. Oui, il y en a eu un autre, l’orgie d’Everton, pédigré quand même. Donc ça, c’est son autobiographie. Plus récemment, l’homme à barbe et autres nouvelles, mais ça tu vois, jamais entendu parler. Ça à mon avis, de nouveau, c’est qu’on va ressortir quelque chose des tiroirs qui est sans doute un peu moins connu. On ne va pas éditer le chien jaune qui est un maigret super connu, ou les inconnus dans la maison qui est un de ces romans noirs très connus aussi.
Maxime: Là, je vois par hasard, il y a aussi René Magritte qui a apparemment sorti un livre, les mots et les images.
Clément: Ah oui ? D’accord, si, si, je crois que c’est une sorte de manifeste de sa théorie, de sa vision de la peinture. Il me semble avoir déjà vu ça passer quelque part. Oui, je crois que c’est un petit peu son texte théorique. Ça m’intéressait d’ailleurs, ce livre.
Maurice Maeterlinck
Maxime: Je veux dire, s’il y en a un qui, j’ai l’impression, est un peu tombé dans l’oubli, ce serait Maurice Maeterlinck, c’est un auteur qui ne me disait pas grand-chose. Je l’avais peut-être vu par hasard en cherchant la liste des prix Nobel belges. C’est en fait le seul à l’avoir eu. C’était en 1911, si je ne me trompe pas. Mais par après, de ce que j’ai pu lire, en fait, c’était qu’il a reçu à l’apogée de sa carrière, et par après, c’était vraiment une sorte de déclin. Mais aujourd’hui, à mon avis, c’est assez compliqué d’en trouver dans les programmes.
Clément: D’accord. Tu parles de déclin populaire, enfin, de déclin dans l’esprit des gens, quoi.
Thibaut: Oui.
Maxime: De toute façon, avec les décennies, le déclin est arrivé.
Clément: Alors c’est vrai que moi j’ai lu l’Oiseau Bleu, il y a une petite phrase que je
peux transmettre juste pour l’anecdote, bon c’est un petit peu méchant de faire ça comme ça, de récupérer juste la partie qui est plus écoutable à notre époque, mais en même temps c’est un petit peu drôle. Il y a une scène avec un enfant, en même temps c’est très beau parce que c’est très métaphorique, ça parle de la mort. Je trouve que la pièce est quand même très écoutée, vraiment très intéressante même pour aujourd’hui.
Pour l’anecdote, il y a un petit passage où un enfant commence à… le héros du livre, à un moment donné, ça reste un enfant donc il fait un petit peu des bêtises. Son grand-père lui met une énorme gifle et le petit garçon s’arrête tout à coup et il se dit « mais cette gifle ! » Je me souviens quand tu me giflais comme ça quand j’étais petit, mais c’était beau, c’était quelle époque ? C’était incroyable. Parce qu’effectivement c’est son grand-père qui est mort, qu’il le retrouve dans la mort, donc il y a une réflexion. Voilà un petit passage sur bâter vos enfants pour les éduquer, c’est pas mal. Mais à part ça, peut-être pour rebondir sur l’aspect daté, c’est peut-être la seule chose que j’ai trouvé un tout petit peu datée, en même temps c’est un peu rigolo, mais sinon je trouve ça assez intemporel comme littérature, donc peut-être que ça fait partie des auteurs qui vont revenir aussi à un moment ou à un autre.
Maxime: Du coup on avait la madeleine de Proust et maintenant il y a la gifle de Matterling. Il fallait m’en souvenir.
Clément: Oui absolument, c’est ça, c’est la gifle de son enfance. La gifle de son grand-père. Je ne me souviens plus si dans Proust c’est sa grand-mère qui a donné la madeleine. C’est bien possible.
Maxime: Tu te souviens la madeleine de Proust ?
Thibaut: C’est sa tante, non c’est pas ça, sa grand-tante.
Clément: C’est bien possible. La tante absolument. Mais le rappel, il y a effectivement le côté de la mémoire qui est similaire. Sinon, je voulais dire aussi que la vie des abeilles, c’est quelque chose qui se lit de façon, je trouve, qui n’est pas vraiment datée. Alors, c’est marrant parce que c’est un livre un peu entre l’essai et le roman. Mais effectivement, d’un point de vue scientifique, il y a beaucoup de choses qui sont de cette époque-là, qui ont changé un peu depuis, j’imagine. Mais lui fait très attention, justement, à mettre ça en perspective en disant, voilà, ça c’est mes infos que j’ai pour l’instant. Mais à côté de ça, toutes ces réflexions, je trouve que ça se lie encore très, très bien.
C’est même très puissant. Il y a beaucoup de réflexions philosophiques. Il y a des grosses digressions, d’un coup, sur une façon de comprendre la vie, la morale, le progrès. Effectivement, c’est des grosses questions du début du XXe, mais qu’on se repose aussi maintenant, surtout avec l’écologie, par exemple. J’ai vraiment bien aimé tenir ce livre-là.
Maxime: Maeterlinck a eu ce cycle avec les insectes sociaux et aussi la vie des fourmis, puis la vie des termites. J’ai aussi trouvé une belle fluidité dans leur prose. Il a bien rassemblé pas mal de lectures scientifiques pour écrire ça. Il évite les notes de bas de page, donc on pourra en parler peut-être à une prochaine fin. C’est intéressant pour un autre podcast. Donc ça, ça peut poser question sur la provenance de certaines choses.
Clément: C’est vrai que c’est intéressant. Et en même temps, il y a une grosse bibliographie quand même, qui est assez rigoureuse à la fin du livre. Mais c’est vrai, les notes de math page, tout à fait.
Maxime: Et j’ai le même sentiment que toi, n’étant pas spécialement passionné par exemple par les termites, j’ai trouvé que c’était quand même assez intéressant.
Thibaut: Tiens, je vous en ai parlé de ça, moi je n’ai pas lu, mais il y a un lien avec les fourmis de Bernard Werber.
Clément: Mais je pense, c’est trop évident, je ne sais pas, je n’ai pas entendu Werber là-dessus, mais c’est très possible, parce que c’est vraiment incroyable. Toutes les questions de Werber sur l’intelligence des fourmis, cette espèce de savant qui tout d’un coup découvre une révélation sur l’humanité par rapport à comment les fourmis se développent, c’est complètement dans l’état d’esprit de Maeterlinck. Sauf que lui reste extrêmement scientifique, justement. Et même quand il essaye de faire de la poésie, il fait exprès de montrer les choses sous une forme humaine, en disant que c’est un petit peu comme si elles tombaient en dépression, par exemple quand la reine meurt, comme nous dans nos sociétés, etc. A chaque fois, il y a quelque chose pour expliquer que c’est une manière de parler, qu’il sait très bien, qu’il s’écarpe un petit peu de la méthode scientifique. Il fait très attention, mais il y a une puissance des vocations qui est incroyable. Le plus beau passage que j’ai trouvé, c’est notamment quand il parle de la reproduction des abeilles.
En fait c’est magnifique parce qu’une abeille, le mâle abeille par exemple, c’est quelqu’un qui ne peut faire l’amour à la reine qu’en plein vol. Et c’est intéressant quand même, c’est quelqu’un qui tout d’un coup, et pour une raison physiologique, il a besoin de s’envoler pour que tout d’un coup, du point de vue purement concret de la chose, que l’air puisse passer à travers des trachées spécifiques qui permettent de lui faire faire une érection. Mais du coup, d’un point de vue poétique, c’est quand même super C’est incroyable, ça veut dire que leur moment à eux, ça se passe dans les airs et uniquement par ça. C’est quelque chose de… Quand on essaie de vivre un petit peu ce qu’on a, qui renvoie dans un monde complètement différent. Et donc, par moments, il est extrêmement lyrique. Il y a des passages aussi sur les pauvres espèces d’abeilles qui ne sont pas aussi sophistiquées que les autres et qui doivent utiliser uniquement leurs ongles pour gratter le pollen qu’elles doivent manger. Elles n’ont même pas de quoi accrocher le pollen sur elles. Et puis elles meurent finalement. même pas le temps de quelques générations toutes seules dans des espèces de ruches à moitié aménagées dans les ronces et qui ne marchent pas du tout. C’est complètement dramatique. Il y a aussi vraiment des très beaux passages.
Maxime: Cet accouplement royal, c’est assez poétique et niveau performance, c’est assez intéressant aussi.
Clément: Absolument. Et lui, Maeterlinck, ça lui inspire ce passage-là. Donc il y a un très beau passage, purement inscrit. Une rencontre dans les airs, quand même. C’est quand même beau. Et tu suis une discussion sur le fait de trouver de la beauté malgré l’explication scientifique. En se disant, effectivement, on arrive à ce niveau de détail, on peut expliquer pourquoi ça se passe comme ça. Mais est-ce que ça retire la beauté du monde ? » Et voilà, il se lance une sorte de dissertation là-dessus, qui du coup est vraiment pertinent.
Maxime: Oui, par exemple, je sais que Maeterlinck, il avait dans son grand domaine en fait quelques ruges, donc il a vraiment l’occasion de s’intéresser à ça de très près. C’est comme ça qu’il explique un peu son érudition aussi, je pense, sur le sujet.
Clément: C’est pour ça que ça m’a étonné de découvrir qu’il en avait fait sur différents insectes, parce qu’on dirait vraiment que rien que pour accueillir ce livre-là, qu’il faut passer une vie entière à garder les abeilles. Et donc il en a un autre sur les termites, sur les fourmis. Bon après, évidemment, c’est des insectes qui s’étudient souvent ensemble, mais c’est quand même impressionnant. Et donc effectivement, je ne savais pas qu’il y avait un livre vraiment sur les fourmis de l’huile. Il faudrait poser la question à Bernard Werber. En ce moment, il fait des ateliers d’écriture, donc on peut le contacter.
Pelléas et Mélissande – Maurice Maeterlinck
Maxime: Sinon, sur la thématique maternelle, il y a une pièce assez connue qui est Pelléas et Mélissande. Là, pour un peu planter le décor, c’est vraiment une oeuvre théâtrale classique. C’est vraiment le drame classique amoureux où c’est une histoire d’amour impossible qui commence et qui termine mal. On a la femme Golo qui rencontre Mélissande dans la forêt. Elle est assise près d’une fontaine, donc directement on plante le décor. C’est assez féerique, mais elle est triste. On ne sait pas trop pourquoi elle est triste. Elle est un petit peu abandonnée là. Elle est sans couronne, elle m’explique. Il la force un petit peu à revenir avec lui. Donc là, il y a déjà à mon avis, de 9 jours, ça passerait un peu moins bien niveau respect des femmes. C’est un truc qui est passé à l’époque, mais de 9 jours, je pense que c’est plutôt inacceptable. Et donc, de retour au château, il y a l’histoire d’amour avec le frère de Segolo, puis le drame dans le jardin, pas loin de la fontaine. faire le cycle au niveau Fontaine. Donc il y a toute une partie un petit peu symbolisme, mais sans trop forcer non plus, d’amour impossible, donc ça passe toujours bien dans les drames. Et il y a une partie, si on peut faire peut-être le parallèle entre Pelleas, son frère, et Golo.
Je peux faire peut-être le parallèle avec Abel et Cain, donc au niveau de musique publique. Et par contre, un truc, on discutait des œuvres tombées dans l’oubli, et ce qui a bien aidé Matterling là-dessus, c’est l’opéra de Debussy, parce qu’il a en fait accordé les droits de création d’opéra à Debussy, qui au final a eu un très beau succès au niveau international. Et ça, ça a sauvé un petit peu l’œuvre, parce que sinon on serait tombé dans l’oubli. Et même en Belgique, l’œuvre avait eu pas mal de problèmes à trouver un petit succès. Donc ça, c’est quelque chose qui l’a vraiment aidé.
L’Oiseau Bleu – Maurice Maeterlinck
Clément: J’ai vu qu’il y a eu aussi une adaptation de L’Oiseau bleu. Je ne sais pas si ça a été prévu dès le départ, mais il y a des partitions pour L’Oiseau bleu. En même temps, c’est sous-titré Drame Lyrique, donc peut-être que c’est aussi un genre musical.
Maxime: C’est un petit peu Drame de Noël aussi finalement.
Clément: Tout se passe dans la nuit de Noël, effectivement. Le point de départ du livre. J’aimerais bien en dire plus, mais il ne faut pas divulguer tout le ressort du livre. Il y a quelque chose comme une construction par chute, effectivement, qui marche bien. Mais je pense que ce drame-là, ça m’étonne qu’il n’y ait pas eu plus d’adaptation.
On ne sait jamais, ça peut être le dernier Disney qui m’a dit. L’adaptation pour les enfants, ou même de réécriture, ou quelque chose comme ça, que ce soit plus connu. Parce qu’il y a quand même… Je pense que pour les enfants, c’est vraiment intéressant. Quand vu des émotions qui sont mises en jeu. Il y a plein de questions sur la… sur la mort, sur le bonheur, plein de choses comme ça, qui doivent être très intéressantes de l’entendre quand on est jeune, et adulte aussi. Le passage du bonheur est assez génial. Il y a un super passage, donc c’est très allégorique, c’est un peu peut-être le ton, peut-être propre à certains contes d’une certaine époque aussi, pour des enfants. Mais voilà, il y a beaucoup d’allégories qui sont très bien tournées. Et par exemple, entre autres, ils rencontrent la nuit, ils rencontrent la lumière, et à un moment donné, ils rencontrent le bonheur.
Le bonheur, c’est tout un monde de bonheurs au pluriel. Les premiers bonheurs qu’ils rencontrent, c’est les gros bonheurs. C’est une bande de bonhommes obèses, grassouillés, qui sont à moitié affalés sur une table de banquet, qui ont tous des têtes plus ou moins adaptées à leur type de bonheur. Il y a le bonheur de manger quand on n’a plus faim. Le premier qui rencontre, c’est le bonheur d’être riche. Il y a tous les gros bonheurs qui arrivent et qui se présentent. Il y a le bonheur de la vanité satisfaite. C’est quelqu’un qui a une figure complètement bouffie d’orgueil.
Et tous ces bonheurs-là vont les voir et essayent de les persuader que c’est effectivement eux qui ont le mode de vie qui convient. Je crois que dans la littérature allemande, il y a aussi un peu ces idées-là d’un peu roman initiatique, de trouver sa voie. Il y a un peu ça dans ce livre. Et en fait, ce qui est amusant, c’est qu’effectivement tous ces gros bonheurs-là sont un peu au médicule. Et finalement, ils disparaissent tous pour laisser la place à des petits bonheurs. Et c’est super intéressant de voir. Après, ça ouvre un peu… On pourrait même faire un atelier d’écriture là-dessus sur qu’est-ce que c’est que tous les autres petits bonheurs qui sont peut-être plus intéressants que les gros bonheurs. Le petit bonheur de marcher pieds nus dans la rosée, par exemple. C’est très chouette.
Thibaut: Ça me fait penser à ce que dit Philippe Delerme, parce qu’il a beaucoup fait ce genre de texte, comme la première gorgée de bière et autres plaisirs musicaux. J’aimerais que ce soit un peu la même démarche.
Clément: Oui, ça ressemble beaucoup, peut-être. Peut-être que c’est une inspiration aussi. Tous ces gens-là, souvent, passent par des classiques. J’aime bien cette idée qu’il y a quelque chose qui débloque un concept. On peut commencer à réfléchir là-dessus et puis à ouvrir un peu l’imagination à plein de choses. Sinon, je confirme, effectivement, j’ai retrouvé la vie des fourmis de Maeterlinck. Pour tous les fans de Werber, je pense que là, on a trouvé la source.
La Plage d’Ostende; Du côté d’Ostende – Jacqueline Harpman
Thibaut: Sinon aussi, dans votre auteur, peut-être qu’on va faire un petit bond dans le futur quand même. Je pose un peu de parler de Jacqueline Harpman, qui est morte il y a quand même quelques années, mais qui est plus écrivain contemporain. Ce qui est intéressant c’est que c’est une psychanalyste au départ, donc elle a commencé à écrire je pense au tout début, donc quand elle était assez jeune, et puis elle a complètement arrêté, donc elle a édité je pense deux ou trois livres, puis ça a complètement arrêté, et elle a repris plus plus tôt quand elle avait, dans les années 90 on va dire, où on retrouve l’essentiel finalement de sa production. Il y a plusieurs titres qui ont eu un certain succès critique et public. L’un d’entre eux, je souhaiterais vous parler, c’est La plage d’Ostende. Pour vous expliquer un peu La plage d’Ostende, je propose simplement de l’incipit qui est « Dès que je le vis, je suis que Léopold Wiesbeck m’appartiendrait. J’avais 11 ans, il en avait 25. » C’est vraiment les deux premières phrases du livre.
Alors, évidemment, ça raconte un peu cette passion que la jeune fille émilienne a pour ce peintre, parce que Léopold Wiesbeck c’était un peintre, d’où le titre du roman La plage d’Austan, petite parenthèse d’ailleurs. Je trouve assez intéressant, évidemment c’est un peintre imaginaire, et donc il y a un moment effectivement où ce tableau, La plage d’Austan, il doit être quand même un minimum décrit, Et donc on doit un peu reconstituer dans sa tête, l’imaginer finalement ce tableau. C’est un peu la même démarche finalement que je trouvais chez Proust avec Elstir, qui est aussi ce peintre impressionniste à l’époque, où on doit imaginer ses propres tableaux. Donc déjà, ça je trouvais intéressant, mais c’est une parenthèse. Au-delà de ça, dans le bouquin, ce qui est vraiment bien, je trouve, C’est le style aussi, c’est très classique finalement. Par exemple, elle va utiliser forcément, pour un exemple, les sujets onctifs imparfaits ou des choses comme ça. Et donc, c’est élégant. Rien que pour ça, c’est presque un côté rafraîchissant, je trouve, parce que ça veut dire qu’à notre époque, dans les contemporains, parfois, on a l’impression que les auteurs font moins d’efforts dans l’écriture, on retrouve un peu le langage parlé. Mais ici, pas du tout. C’est quelque chose que j’ai vraiment beaucoup apprécié.
Clément: Ou encore, c’est possible de faire du nouveau avec un langage classique.
Thibaut: Oui, c’est ça. Et alors, ce qui est formidable, c’est cette passion finalement qui est décrite parce que la jeune Émilienne, elle va finalement poursuivre Léopold, le peintre. Forcément, à 11 ans, elle ne peut pas lui appartenir, mais elle va tout faire pour qu’il lui appartienne. Et voilà, est-ce qu’elle va vraiment y arriver ? Ça, il faut lire le livre pour le savoir. Autre anecdote intéressante, c’est que ça se passe en fait dans le milieu de la haute bourgeoisie belge. Et finalement, c’est assez rare d’avoir un roman qui a pour cadre Genval et le lac de Genval. C’est assez amusant de retrouver des lieux, que moi je connais, dans un livre comme ça. C’est pas Bruxelles évidemment, tout le monde connaît Bruxelles. Là, c’est le lac de Genval. Des années plus tard, vers la fin de sa vie, elle a édité une suite qui s’appelle Du côté d’Austin. qui reprend en fait le récit d’Henri Chaumont qui est un des amis d’Emilienne et qui reprend le récit au moment où Emilienne est morte, qui retrouve en fait les carnets dans lesquels Emilienne avait décrit sa passion, sa vie.
C’est l’occasion pour lui un peu de revenir sur son passé, d’être un peu face à sa propre lâcheté aussi. C’est pas du tout le personnage principal dans la plage de sang, donc dans le premier livre, mais ça permet aussi d’avoir un regard un peu différent sur ce qui s’est passé et en cela c’est intéressant aussi. Même si ça n’a pas la même force, la même puissance que le premier.
Clément: Et la d’Ostende, son souvenir de jeunesse se passe à Ostende, mais le roman en place plutôt à Genval.
Thibaut: Pour le premier, il y a plusieurs endroits. Je parlais de Genval, tout ne se passe pas là-bas. Il y a aussi une partie à Bruxelles, puisqu’elle va habiter dans un hôtel dont j’ai oublié le nom, mais qui existe réellement. Mais il y a une partie, comme je disais, c’est la Haute-Bourgeoisie, donc forcément on a des belles maisons autour du lac. Et donc les parents possèdent une de ces maisons, ses parents à elle. À certains moments, elle va y habiter, mais à d’autres moments, c’est plutôt Bruxelles. Ça reste un milieu très privilégié, ça il faut le savoir.
Clément: Ça correspond un peu à sa vie.
Thibaut: Non, pas du tout. Non, comme je disais, Jacqueline Hartmann c’est une psychanalyste. Finalement, la Emilienne, je pense qu’elle ne travaille pas. Elle n’a pas besoin de travailler en fait. Non, non, pas du tout. Et je pense pas que Jacqueline Harpman ait créé, à un moment, écrit quelque chose d’autobiographique. Je pense pas du tout. Si on prend un autre titre, donc ça, c’est quelque chose qui est aussi intéressant dans la plateforme, c’est qu’il y a une certaine absence de moralité de la part de la jeune Emilienne, qui de toute façon veut cet homme-là, et il estime qu’il est adéquat à elle, et c’est tout. Et l’absence de moralité, c’est quelque chose qu’on retrouve finalement dans d’autres de ses livres, et notamment dans « En toute impunité », que tu as lu Maxime.
En toute impunité – Jacqueline Harpman
Maxime: Ce qu’on voit chez le héros principal, si je me souviens bien, qui s’appelle Jean Arjun. Et donc lui, dans cette histoire, il est architecte, à la croisée entre architecture, gestion de projet et chef de chantier. Et un soir, il revient du chantier, peut-être même d’un resto avec les clients, et comme ça par hasard, il tombe en panne près d’un long domaine, un domaine qui est vraiment immense. Tellement immense qu’il n’y a pas d’alternative que d’entrer dans ce domaine. Et il est minuit plus ou moins, donc il voyage un petit peu en aveugle. Et tout d’un coup, il y a un spot qui s’allume avec une femme en blouse blanche, Donc là je me dis, ok, ça va être une version massacre à la tronçonneuse, ça va mal se passer par ici. Et au final, non, c’est en fait une famille qui est un petit peu désargentée, possède tout ce domaine-là et qui essaie un petit peu de s’en sortir.
Le héros Jean va rester dans ce milieu comme ça quelques temps. Il va se passer des choses et il va jamais vraiment se poser de questions sur la moralité des plans de cette famille, donc qu’ils vont tenter par tous les moyens, donc vraiment, tous les moyens de sauver ce domaine. Il est content au final de s’être détaché de cette famille par après, quand il commence à avoir une sorte de réflexion sur ce qui s’est passé. Mais pendant les événements, il ne va jamais avoir une réflexion sur la moralité de ce qui se fait ou sur le fait qu’il soit. Moi je trouve que c’est intéressant parce qu’on voyait que c’était une famille qui avait fait 5-6 femmes, donc c’était une famille uniquement féminine avec 2 ou 3 aides masculines, et cette famille elle fonctionnait comme un tout. C’est en fait le domaine de la diguière qui se défendait contre un virus, qu’il faudrait lire le livre pour comprendre, qui se défend contre un virus qui essaye vraiment d’impacter ce domaine et de le changer. Il n’y a aucun jugement sur l’oiserie de la famille. Et on voit juste alors peut-être au final un petit regret de la part des membres de la famille, étant donné que tout le monde est passé à autre chose. Mais pour une personne, ça a bien marqué. Donc là, on voit peut-être une petite différence quand même côté moralité là-dessus. Mais au final, il y a évidemment un crime, on le devine. Et le crime parvient à passer toutes les étapes et donc à s’en sortir en toute impunité, comme tout le clan de l’indigné.
Thibaut: Alors je sais que celui-là il est sorti je pense c’était dans les années 90 exactement, c’est plutôt de nouveau vers la fin de sa vie. Mais plutôt elle a écrit « Le bonheur dans le crime » que je n’ai pas lu mais qui est un peu dans la même veine on va dire. Déjà « Le bonheur dans le crime », je pense que ça dit déjà beaucoup de choses, sur la moralité effectivement. Et je pense que celui-là, de ce qu’on m’a dit, en tout cas aller un peu plus loin, je pense que ça pourrait être intéressant aussi à lire. Parce que moi j’ai lu en toute impunité quand même pas mal de temps, donc je n’ai plus un souvenir très précis. Mais en tout tendant, je me dis, il faudrait que je lis celui-là aussi, donc Le bonheur dans le crime. Là c’est plus début des années 90.
Clément: Je vois que chez Grasset, il est avec une superbe peinture de Magritte en couverture dans l’édition.
Thibaut: En réalité, il a effectivement été sorti comme ça. Tout à fait, c’est l’Empire des Lumières.
Clément: Cette superbe photo, on voit la maison qui est sous la nuit, et puis dans la nuit, et puis avec le ciel en plein jour. C’est vrai, c’est un beau tableau. Peut-être métaphore de ce qui se passe dans cette famille, alors peut-être la morale, ce serait la nuit, une sorte de renversement des valeurs.
Bruges La Morte – Rodenbach
Maxime: Une transition facile quand on parle de crime, on peut aussi parler de Roddenback et de Bruges la Morte, une oeuvre aussi assez connue du siècle dernier. Et là-dedans, on arrive à Bruges avec un homme qui devient veuf, et c’est donc comme écrit le critique, c’est un terme qui est assez bref et qui est irrémédiable. Ou c’est peut-être même Roddenback qui en parle. Donc il s’installe à Bruges et la mélancolie, c’est vraiment un sondeuil. Quand il se balade à travers les petites rues, il a vraiment cette mélancolie. Il y a un petit peu de brouillard. C’est un petit peu la situation qu’il vit à tout moment. Il sort assez peu de chez lui, donc il a cette gouvernante qui va l’aider à tenir sa maison de maître. Et un jour par hasard, il va tomber sur une femme qui est vraiment le double de sa défunte femme. Et là, il se met en mode stalker. Si on peut dire qu’il serait, à mon avis, pas très bien accepté de nos jours. Il va commencer à suivre cette femme de manière obsessionnelle à travers les petites rues et puis il va la perdre. Au carrefour d’une rue, il la perd. Après, il va devenir vraiment obsédé par cette rencontre parce que c’est une femme qui a le double parfait.
Clément: C’est pour ça que c’est amusant parce que j’ai tapé Bruges la Morte dans YouTube, je tombe sur le film de Vertigo de Hitchcock et c’est intéressant parce qu’effectivement il y a exactement cette même trame, la rencontre de deux personnages qui sont identiques, qui crée une obsession chez la personne. Apparemment un superbe reportage sur Arte, qui d’habitude est très bien, donc j’imagine que celui-ci doit être sympa, sur le rapport entre Bruges la Morte et Vertigo.
Maxime: Ça, ça vaudra le coup de les regarder aussi. Et puis, ce qu’on voit après, c’est qu’il se rend compte qu’il ne l’aime pas d’amour, mais c’est simplement l’obsession de la garder en vie, garder ses souvenirs en vie, grâce à cette personne, donc grâce à Jeanne. Et donc, il la rencontre après, il la suit à nouveau. Il apparaît qu’elle est danseuse. Il parvient à la convaincre d’arrêter la danse, de venir s’installer à Bruges. Il se rapproche un petit peu et il lui fait par exemple, il l’invite à porter les vêtements de sa défunte femme. Ce qui est un petit peu bizarre sur le moment, elle se rend compte aussi que ses vêtements sont démodés donc il le prend mal. Toute une discussion là-dessus. Au plus ces deux personnes se rapprochent, Jeanne et sa défunte femme vont se rapprocher, au plus ils voient les différences et au moins il apprécie cette Jeanne, au plus elle l’irrite.
Donc tout ça c’est dans une bruge qui est très catholique, forme un petit village, esprit petit village où tout le monde va l’espionner, c’est un partager des ragots sur ce qu’il fait. Donc un veuf qui déjà se remet en ménage avec une femme, ça fait à peine quelques semaines, donc ça ne se passe pas très bien dans l’esprit de l’époque. Et il y a un objet dont on parle au début, qu’on retrouve à la fin, qui est un objet qui permet de boucler la boucle. On commence avec cet objet-là, un objet aussi de désir, la chevelure de sa défunte femme, qui est utilisé pour terminer l’histoire, pas en douceur, mais d’une manière assez sordide. C’est comme ça que se termine Bruges-la-Morte, avec aussi à ce moment-là la procession religieuse qui passe sous sa fenêtre, une procession de la saint-sangre. Il y aura, si je me souviens bien, dans un petit récipient, quelques gouttes du sang, du Christ.
Clément: Effectivement, j’avais écouté ce livre en version audio, je pense que c’était une production sur France Culture. Je me souviens, c’est vraiment un livre d’ambiance, dans un autre genre, un peu comme Syménon. Il y a vraiment une sensation qui est très particulière, un peu glauque en fait. Est-ce que la ville de Bruges, le brouillard, ça peut générer ce genre d’effet ? On sent que lui a essayé de travailler cet aspect-là, le côté pas seulement sombre, mais quelque chose. Même dans cette idée de procession de saint-sang, c’est un peu étrange. Cette relique qui est du sang conservé.
Thibaut: C’est intéressant que tu dises ça, parce que je suis allé à Bruges pour la première fois cette année, donc évidemment à Bruges, j’avais lu aussi Bruges la Mort il y a déjà quelques années maintenant, et j’ai pas du tout eu la même impression de Bruges que celle du moment où c’est…
C’est un peu un Bruges fantasmé, je pense. C’est vrai qu’en plus en le lisant, j’avais en tête les tableaux de Ferdinand Knopf, ce peintre belge issu du même mouvement symboliste. Et donc avec ce brouillard effectivement, cette palette de gris finalement, moi c’était ça qui m’avait le plus marqué. L’atmosphère n’était pas exactement glauque, mais en tout cas ce brouillard un peu partout et le gris vraiment présent. Et finalement en y allant là, j’ai pas spécialement eu du beau temps, mais pourtant j’ai pas eu cette impression, en étant encore au moment où les restaurants, les cafés tout ça étaient fermés, j’ai pas eu cette impression de gris, au contraire j’avais toujours le côté ville historique, plus vivante en tout cas, plus vivante ouais. Parce que j’avais eu l’impression, dans le roman, j’avais aussi cette impression de vide, comme Knopf en fait.
Clément: Oui, comme si c’était une ville désertée.
Thibaut: Exactement.
Clément: En fait, Bruges la Morte, c’est quand même Bruges qui est morte aussi dans le titre. Et dans le livre, ça se transmet aussi, alors comment, je ne sais pas trop, peut-être qu’il parle de rue déserte. Mais j’ai aussi effectivement cette impression-là de quelque chose qui est déserté. Alors est-ce que ça correspond à une époque, peut-être ?
Maxime: Je suis tenté de dire que ça correspond à une époque, parce qu’il a été publié
en 1892. À l’époque, ça devait sûrement être un petit village.
Clément: C’était peut-être un exode d’un beau sein ?
Maxime: Oui, avec le niveau de population, ça a peut-être augmenté depuis. On n’aurait plus le sentiment.
Clément: Et alors il y a eu toute la phase de reconstruction aussi de Bruges. Je ne sais pas trop vers quelle époque. La plupart des bâtiments qu’on voit actuellement, il y en a quand même beaucoup qui ont été rénovés de façon assez intensive. Alors peut-être que ça participe aussi d’un effet un peu plus peint. Effectivement, je regarde les tableaux de Knopf, c’est tout à fait ça. C’est très très sombre, un brouillard assez intense. Alors qu’effectivement la ville de Bruges est un peu à la hollandaise finalement, quelque chose de très défini, avec des petites briques rouges, quand même quelque chose d’assez.
Thibaut: Plus lumineux en tout cas. Après, la vision d’une ville, ça appartient aussi à son auteur. Si je prends Patrick Modiano et Paris, le Paris de Modiano, c’est pas le Paris qu’on retrouve, ou même au cinéma, le Paris de Jeunet dans Amélie Poulain, c’est pas non plus le vrai Paris. C’est à chaque fois une réinvention par.
Clément: L’Auteur Je me souviens d’un film américain sur Bruges, j’ai oublié le titre malheureusement.
Thibaut: Ouais, In Bruges.
Clément: In Bruges, voilà. La réplique du film, la réplique principale du film, qui est répétée au moins une quinzaine de fois dans le film, c’est Fucking Bruges.
Thibaut: C’est vrai. Bruges tout à fait différent du Bruges la Morte pour le coup.
Clément: Après c’est peut-être de l’humour, je crois que c’est un film irlandais, peut-être de l’humour irlandais, mais c’est vraiment presque de la méchanceté gratuite. Il n’y a juste aucune raison, mais voilà, c’est deux personnes qui se retrouvent là et qui n’avaient aucune raison d’être dans cette ville et qui en profitent pour exorciser leur haine à l’encontre de la ville. Oui, la traduction française c’est « Bon baiser de Bruges ». Et sinon, en Rodenbach, il y a aussi une bière, une bière très particulière, qui est très bonne.
Thibaut: Qui est pour le coup plus sucrée que ce que lui a écrit.
Clément: C’est vrai.
Thibaut: C’est pour ça que c’est une bière qui se marie bien avec l’ambiance du livre, pour le coup.
Clément: Mais il y a quelque chose d’un peu acide aussi.
Thibaut: Oui, c’est vrai, c’est vrai.
Maxime: C’est une bière qui est brassée à Bruges aussi ?
Thibaut: Tu ne sais pas du tout.
Clément: En tout cas, c’est la seule bière rouge.
Thibaut: En tout cas, c’est une bière flamande. C’est bien, quand on va à la mer, c’est
souvent la bière qu’on va boire. Ah oui, d’accord.
Clément: Donc à Ostende, par exemple, sur la plage, je peux commander une Rodenbach ?
Thibaut: Pas mes habitudes à Ostende. Par exemple, ça fait partie de nos rituels à quelque part. Moi, si je vais à la mer, il faut qu’à un moment, je boive une Rodenbach.
Clément: Ah oui, d’accord, c’est intéressant.
Thibaut: Je ne suis pas le seul en plus, c’est quelque chose qui est un peu lié, peut-être dans un certain imaginaire belge, je ne sais pas. C’est brassé à Roulers, Max, pour répondre à ta question. Flandre occidentale, donc pas super loin de la mer finalement. En tout cas, très flamand comme bière, ça a un code flamand. C’est difficile à expliquer, mais ça fait un peu partie du patrimoine belge et surtout flamand.
Clément: Peut-être que l’Orval serait plus Walloon ?
Thibaut: Oui, clairement. Ce n’est pas du tout la même chose. J’ai associé des bières à un lieu, finalement, et même à une certaine ambiance.
Clément: Dans ma ville, à Braine-l’Alleud, on vient de fabriquer une nouvelle bière qui est apparue pendant le confinement et qui n’est pas mal du tout.
Thibaut: Microbrasserie, c’est quelque chose qui s’est vraiment pas mal développé ces dernières années. Et sinon, puisqu’on parle de bière, on peut aussi parler de champagne.
Soif – Amélie Nothomb
Thibaut: Et pour le coup, si on parle de champagne, on peut parler de Amélie Nothomb. Parce que là, pour le coup, je ne sais pas si vous l’avez pas vu, Max forcément, mais si vous avez souvent des images d’elle quand elle est en dédicace, elle a toujours sa petite coupe de champagne. Et le champagne est quand même assez bien présent dans ses livres. Il y en a, je ne sais plus lequel, je pense que c’est le Fait du Prince où les personnages passent d’ailleurs tout le bouquin à boire du champagne. Et alors, Amelie Nothomb, pour le coup, parler d’auteur belge contemporain, c’est difficile de ne pas l’évoquer puisque c’est sans doute une des Belges qui a le plus de succès aujourd’hui. Elle sort depuis, je pense, 1991. Elle sort son nouveau roman à chaque rentrée littéraire. Évidemment, il y a des succès assez variés, mais c’est à chaque fois un certain succès parce qu’elle a ses fans, les gens qui la suivent vraiment partout. Et donc, voilà, après, forcément, quand on sort une production aussi importante, il y a du meilleur, du moins bon. Moi je l’ai quasiment tous lu, je pense qu’il m’en reste que 4 ou 5 à lire et moi j’aime plutôt en fait parce que déjà c’est un style, c’est quelque chose d’ailleurs auquel on peut être tout à fait réfractaire, moi j’adhère plutôt et on la reconnaît tout de suite. Donc ça c’est quand même un grand mérite je trouve d’un auteur, d’avoir un style reconnaissable.
Clément: Qui n’écrit pas comme n’importe qui.
Thibaut: Et alors, un de ses grands points forts aussi, je trouve, c’est ses joutes oratoires. C’est toujours des dialogues extrêmement bien écrits qu’on retrouve déjà dès le premier. Parce que bon, quand on sort son premier roman, on peut imaginer en tout cas, on a souvent quand même des maladresses, mais là, les dialogues sont déjà très, très bien maîtrisés. Et moi, j’en ai un très bon sourire, parce que pour le coup, c’était un livre qu’on m’a fait lire à l’école, donc en humanité, puisque finalement, Je ne sais pas si on la trouve vraiment au programme, mais en tout cas, on la lit à l’école, à l’université aussi. Pour un auteur contreprince, c’est quand même une certaine reconnaissance aussi. Et puis, elle a été aussi adaptée au cinéma, finalement. Stupeur et tremblement, Ni D’Eve ni d’Adam a été aussi adapté, il me semble. Un des derniers, Soif, a failli obtenir le Goncourt. Ça s’est joué vraiment à deux voix près, parce qu’elle avait obtenu quatre voix contre six à Jean-Paul Dubois.
Et là pour le coup, autant au départ Amélie Nothomb c’était souvent assez bien autobiographique, avec certains passages de sa vie qu’elle réinterprétait aussi. Parfois c’est pas uniquement autobiographique. Là pour le coup, sauf que c’était un peu le trajet de Jésus sur son chemin de croix qui avait fait légère polémique à l’époque, puisqu’en fait elle rendait à Jésus toute sa condition d’humain finalement. et elle avait un côté divin, parfois avec la religion. C’était amusant de voir que certains catholiques plus intégristes, on va dire, condamnaient le livre, et d’autres, si on prend un prêtre comme Gabriel Ringuelet en Belgique, au contraire, avaient beaucoup apprécié, et d’ailleurs ils avaient eu un genre de discussion. public, c’est intéressant aussi. Et là, donc vraiment, elle quittait son côté vraiment autobiographique. Et dernièrement, on va dire qu’elle a fait le tour de sa vie, mais c’est vrai qu’on retrouve de plus en plus quand même des choses assez éloignées d’elle, mais toujours avec son style, ses dialogues très bien écrits. Et alors, elle a aussi des jeux, ce que j’aime bien aussi, c’est les jeux qu’elle fait avec ses lecteurs. Par exemple, dans tous ses romans, elle va inclure le mot pneu. Le jeu, quand on en lit un, c’est de retrouver comment est-ce qu’elle va réussir à mettre pneu, en parlant de Jésus, pour le coup. On pourrait se dire que c’était un peu compliqué, mais elle y parvient, elle y parvient.
Clément: Oui, c’est intéressant, c’est un clin d’œil rigolo.
La Nostalgie Heureuse & Nothomb
Thibaut: Moi, un de ceux, un des derniers dont j’avais envie de parler aussi, qui est un peu différent de son ton ironique, c’est La Nostalgie Heureuse. Donc là, en fait, il parle d’un épisode de sa vie assez récent où elle était retournée au Japon, un peu sur les traces de sa jeunesse. Je pense qu’elle n’y était pas retournée depuis ses 18 ans ou quelque chose comme ça. C’est aussi pour les besoins d’un documentaire qui était passé à la télé. Et elle décrit, en fait, nostalgie heureuse, c’est quelque chose qu’elle décrirait mieux que moi, mais de très japonais, en fait. Donc nostalgique plutôt, il y a aussi plutôt de la tristesse. Mais il y a un mot en japonais qui décrit, une sensation qui décrit ça, cette nostalgie qui peut être heureuse parfois. Évidemment, quand on retourne comme ça sur les traces un peu de sa jeunesse, beaucoup de choses ont changé. Et donc, elle avait un peu quitté cette plume acerbe parfois, donc était plus délicate finalement. Moi, je crois que c’était quelque chose qui lui allait bien aussi, donc vraiment différent de sa production lire habituellement. Mais ce n’est pas la seule fois qu’elle quittait cette thème de prédilection, puisque Max, je crois que toi, tu avais lu récemment Acide Sulfurique.
Maxime: Oui, je l’ai lu. Et donc, c’est un roman qui, comme tu disais, qui est fort centré au départ sur, tu remarques déjà, c’est sa marque de fabrique. Des dialogues qui sont assez pétillants, avec chaque fois des punchlines assez solides, paradocynes aussi. Et j’ai remarqué aussi, je crois que j’en ai lu 4 ou 5 au final de la note. En général, il y a deux personnages principaux et tu vois qu’ils sont à chaque fois en opposition. Il y a le bien et le mal, puis il y a une sorte de danse, une sorte de combat entre eux, un sentiment d’amour-haine, puis ça va se terminer d’une manière ou d’une autre. Mais j’ai remarqué à chaque fois cette duplicité de personnages principaux avec autour plein de petits personnages secondaires. Sans trop d’intérêt, mais avec ces extrêmes au milieu qui se battent à coups de discussions et de punchlines. Et pour le coup, ce que là, il y avait assez sulfurique, ce qu’on voit, c’est qu’elle parvient, dans cette histoire, à téléviser l’horreur des camps de concentration. Il y a comme ça une rafle en plein Paris, des personnes qui sont capturées, qui sont divisées en deux groupes. Il y a le capot d’un côté, les prisonniers de l’autre, et c’est vraiment une division des bêtes et méchants d’un côté et les bons de l’autre côté.
Il y a directement évidemment cette dichotomie de personnages dont je parlais et une sorte d’histoire amour-haine entre un capot et un prisonnier. la relation en place. Il y a quelques thèmes qui sont après intéressants là-dessus, dont je ne raconterai pas la fin. Il y a une fin qui n’est pas spécialement surprenante, on peut s’y attendre. Mais après il y a quand même quelques thèmes intéressants sur les limites des médias. Donc maintenant on va parler de sexe ou de mort en live. Il y a la téléréalité, ce sont des thèmes qui ont déjà plus ou moins été abordés ou qui sont déjà passés à l’écran. On se souvient par exemple s’il y avait eu le cas d’un youtuber qui avait filmé au Japon, donc il est passé à travers une forêt, il avait trouvé un homme qui venait de se tuer, donc il avait fait un close-up de ce gars-là, puis il avait eu pas mal de publicité, et puis évidemment ça avait fait scandale. Mais on voit vraiment quelles sont les limites des médias, c’est peut-être une question, peut-être qu’elle a voulu un petit peu poser la question là-dessus. Et ce qui est aussi intéressant, c’est que cette histoire prend place, donc c’est une société privée qui filme toutes les missions, on voit que l’État, le pouvoir central, n’intervient pas du tout.
Clément: Toute l’histoire, c’est la prise de puissance de la société privée sur l’État.
Maxime: Peut-être, c’est difficile à dire. Donc tu vois, c’est par exemple une série de téléréalités qui va durer quelques mois et on n’entend pas du tout l’État là-dessus. Les journaux en parlent. Les journaux aussi prennent un peu leur distance, donc ils ne vont pas discuter de la moralité de ce qui se passe. Uniquement vers la fin, quand le vent tourne, là, les médias se réveillent un petit peu. Mais sinon, on est très content des audiences. très content aussi d’avoir des gros titres et d’avoir des choses qui attirent le public.
Les Furtifs – Alain Damasio
Clément: Alain Damasio, je ne sais pas si vous connaissez un peu le registre fantasy SF, qui a sorti un livre qui a eu énormément de succès, même pour ceux qui ne lisent pas trop ce genre de littérature d’habitude, qui est lié justement à un roman dystopique dans lequel les sociétés privées prennent beaucoup plus d’importance qu’elles ont actuellement. Et ça a fait beaucoup de parler. Ça s’appelle Les Furtifs. Il y a eu beaucoup de discussions, je crois, qui continuent encore maintenant, c’est en 2019. C’est des thèmes assez actuels, cette vision de l’avenir, de cette façon-là. Je suis tombé sur la première phrase du livre, Acide Sulfurique. C’est intéressant. « C’est enfin le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus. Il leur en fallut le spectacle. » C’est intéressant parce que ça pose la question du… Effectivement, même sans le spectacle, on sait que la souffrance existe. Mais là, de poser la chose dans cette même phrase, ça oblige à faire la distinction entre les deux. C’est-à-dire qu’effectivement, il ne suffit pas de voir la souffrance pour savoir qu’elle est présente.
C’est un thème aussi qui est lié à son livre Soif. C’est vrai qu’on disait que ce n’était pas trop biographique, mais je crois qu’elle est assez croyante. Il y a eu des interviews d’elle dans des émissions religieuses où elle parlait un peu de sa vie spirituelle. Je ne sais pas si elle se définit comme catholique, mais en tout cas, elle a un rapport avec Dieu qui est assez important, je pense. Et donc finalement, même son livre Soif pourrait aussi être un peu biographique. J’ai retrouvé le mot qui signifie nostalgie heureuse en japonais, c’est nagori. C’est le titre d’un roman, d’un livre de Ryoko Sekiguchi, qui est une écrivain assez fantastique, qui écrit en français, d’origine japonaise, et qui a toujours écrit sur la cuisine, sur le rapport à la nourriture. Mais c’est amusant de voir le parallèle. Donc apparemment c’est une notion effectivement très très japonaise, qui serait la nostalgie de la saison qui vient de nous quitter. et effectivement qui n’est pas une nostalgie forcément négative et qui est même un sentiment plutôt plaisant. C’est amusant que peut-être qu’Amélie Nothomb a récupéré cette même notion qui effectivement n’existe pas tellement, enfin qui est vraiment très japonaise, qui est très présente dans la culture japonaise apparemment et qu’on pourrait traduire par nostalgie heureuse.
Thibaut: Je pense qu’elle disait que ses années au Japon, c’est ses années les plus heureuses. Elle est très très marquée par la culture japonaise, tout en ne voulant pas y vivre. Parce que j’ai dit une bêtise tout à l’heure, elle a forcément retourné au Japon parce qu’elle a essayé de travailler, parce que c’est ce qu’elle racontait dans Stupeur et Tremblement. Donc clairement, elle ne pourrait pas être japonaise.
Clément: Et donc ça, c’était après son départ, donc en fait, pendant son enfance, c’est là qu’elle a vécu quelque chose de vraiment, qui l’a marqué, et c’est son retour qui a été difficile en fait.
Thibaut: Je pense, j’espère ne pas dire de bêtises, il me semble que c’est ce que j’en ai retenu. Et on peut revenir à Acide Sulfurique, moi je me rappelle, en fait il est sorti en 2005, donc elle a commencé à écrire en 92, elle expliquait à l’époque qu’en fait, elle l’avait écrit parce qu’elle était effarée par ce qui se passait avec la télé-réalité. C’était quelque chose qu’elle ne comprenait pas du tout et qu’elle trouvait qui devait vraiment s’arrêter, selon elle. Moi, j’ai l’impression qu’elle avait un peu écrit ça comme un cri de révolte. C’est pour ça que le livre avait été diversement apprécié. En fait, les gens s’avaient soit aimé, soit détesté. Je pense que c’était un peu ça. Je ne sais pas toi si Max, finalement, t’imagines plutôt positif ou pas tant que ça ?
Maxime: Plutôt positif, mais moi, du coup, avec Nathan, j’ai plutôt une approche plus neutre que toi. Je trouve qu’en général, peut-être que les personnages manquent un petit peu de volume. Et cet aspect de toujours les avoir aux extrêmes, de ne pas avoir Je me pose parfois un peu problème, parce que chaque fois il y a vraiment des extrêmes. Et puis peut-être les transitions sont assez rapides et je ne vois pas vraiment de variation entre les deux personnages d’une même histoire, même si les dialogues ont une teinte un peu différente. En général, je trouve que les transitions ne sont pas si visibles que ça. Déjà qu’il n’y a peut-être pas beaucoup de livres qui m’ont vraiment marqué, donc j’en ai quand même lu quelques-uns. Celui-ci évidemment m’a peut-être un peu plus marqué, parce que c’est quand même un thème assez choquant. Mais pour le reste, Je pense que je les lis et puis j’oublie quand.
Clément: Même assez rapidement l’histoire derrière. Il y a toujours une histoire d’amour dans son scénario principal ?
Thibaut: Non, si tu prends ni Dave ni Dadan qui est un peu présenté comme la suite de Stupeur et Tremblement, là c’est clairement une histoire d’amour, c’est son histoire d’amour à elle. Si tu prends Soif, c’est pas une.
Clément: Histoire d’amour Parce que dans un site sulfurique, c’est quand même une histoire, effectivement, avec de grandes concentrations, tout ça, mais ça prend corps, apparemment, dans le cadre d’une histoire d’amour.
La Métaphysique des tubes – Amélie Nothomb
Thibaut: Moi, ce qui me faisait rire aussi, La métaphysique des tubes, c’est pas du tout une histoire d’amour, parce que ça avance à toute jeunesse. Mais quand je dis jeunesse, c’est les premières années de sa vie qu’elle raconte. Elle disait qu’au départ, elle a un tube, donc il l’avale et ça ressort. Être un bébé, c’est ça. Moi, ça m’a vraiment fait rire. Je savais qu’il y avait des gens qui n’étaient pas sensibles du tout, qui ne comprenaient pas comment on pouvait trouver un livre comme ça. Par contre, on retrouve souvent, je pense, la fascination pour un personnage qui n’est pas forcément de l’amour. Ça peut l’être, mais on retrouve ça. Dans Pétronille, c’est le cas. Dans Barbe Bleue, il y a ça qu’on retrouve aussi. Puisqu’on parlait d’autobiographie aussi, je me rappelle qu’elle avait dit aussi que c’est le voyage d’hiver ou une forme de vie, donc c’est 2009 ou 2010. En fait, dans ce livre-là, il y a un personnage d’autiste.
Elle expliquait à l’époque, puisqu’elle quittait un peu cette veine autobiographique à travers ses romans, En fait, même si ce n’est pas autobiographique, elle avait quand même mis beaucoup d’elle-même dedans, parce que dans ce personnage autiste, a priori très éloigné d’elle, elle se retrouvait quand même dedans, parce qu’elle expliquait elle, le matin, si elle n’a pas bu son thé, il y avait des rituels d’écriture, si elle n’a pas bu tout ça avant de commencer à écrire, elle peut être très grognon et avoir un peu un comportement d’autiste. Je trouve que c’est intéressant parce que ça explique aussi qu’on n’a pas besoin, un écrivain n’a pas besoin d’être autobiographique pour mettre beaucoup de soi finalement dans son œuvre.
Clément: C’est toujours peut-être une manière d’écrire ce qu’on comprend finalement, d’un point de vue personnel retrouver en nous ce qui permet d’écrire sur les différentes choses.
Thibaut: C’est difficile, je pense, d’écrire si on veut transmettre de l’émotion, si on veut y mettre quelque chose, il faut mettre de soi, d’une manière ou d’une autre. C’est pas comme si tu écrivais une thèse où là tu restes neutre et complètement en dehors, là tu transmets des émotions finalement.
Clément: Oui, il y a de l’impression, de l’expérience, peut-être donc effectivement transformée sous un angle qui parle de façon plus universelle.
Thibaut: Et donc, pour finir avec notons, le prochain, donc premier sang, sort dans quelques jours. Évidemment, je prévois de l’acheter.
Clément: Et donc, c’est régulier en fait, ces sorties, c’est normal ? Oui, c’est ça.
Thibaut: Littéraire de septembre, parfois, maintenant c’est plutôt en août qu’il sort systématiquement, il y en a un nouveau.
Clément: Et c’est intéressant comme vocation, comme discipline, de se dire, voilà, tous les ans, je sors mon livre au mois de septembre.
Thibaut: Elle en écrit plus que ça, en fait. C’est simplement, elle sélectionne. L’enécriture en moyenne, je pense, c’est trois ou quatre par an. Et après, elle n’en donne qu’un à son éditeur.
Maxime: Il y avait aussi un autre terme intéressant. Acide sulfurique, la jalousie des médias envers la fiction. Quand on a une oeuvre de fiction, on peut vraiment abuser, toucher à tous les domaines, tandis que les médias sont un petit peu cloisonnés. Et donc, je pense que quand on voit des émissions de télé-réalité, ça vient peut-être d’une sorte de fantasme, d’une sorte de jalousie, d’essayer d’apporter une partie de cette fiction dans producteurs qui ne sont pas écrivains, qui souhaiteraient utiliser ce médium-là pour assouvir leurs idées ou leurs fantasmes.
Clément: Peut-être. C’est peut-être pour ça que ça choque aussi autant un écrivain, que c’est peut-être le raccourci, finalement, de ce qui détruit l’objet même du livre, qui serait justement de faire un effort, un détour, pour essayer de retrouver des choses intimes et partagées différemment. Alors que là, effectivement, on irait tout de suite, un peu comme le sucre rapide ou le produit complètement transformé, la barre énergétique, on irait directement voir, pour essayer de piquer le sujet peut-être, direct, intéressant, sans effectivement le reconstruire. Et en fait, quand on fait ça, peut-être qu’il n’y a rien qui se passe et qu’on arrive à une forme de… de limite justement de la narration où on arrive à détruire même l’idée de narration. Les téléréalités du coup n’ont pas grand chose à dire alors qu’elles essayent justement de se focaliser sur ce qui paraît le plus intéressant qui serait directement les gens, comment sont-ils ? Hop, on les filme et en fait on oublie que peut-être rien ne se passe.
Maxime: J’ai trouvé un équivalent à Nagori. Nagori littéralement ça veut dire l’empreinte des vagues et alors il y a un équivalent en portugais. Saudade. C’est un terme qu’on n’a pas ici.
Clément: C’est intéressant. Musicalement, c’est magnifique. Saudade, a créé un style de musique.
Maxime: Césaria Évora notamment.
Clément: Mais peut-être que cette émotion de nos célgies heureuses, c’est quelque chose de très puissant dans beaucoup de choses artistiques.
Thibaut: Oui, et qui est souvent lié, j’ai l’impression, à l’enfance quand même. Parce que je pense à une autre belge du coup, Marie Gevers, que moi j’ai découvert uniquement grâce à Espace Nord, sinon je pense un peu tomber dans l’oubli. Elle, elle écrit vraiment très fort sur sa jeunesse dans la campagne flamande, donc ça parle uniquement du côté bucolique aussi de la campagne. La campagne, je pense, c’est au sud d’Anvers, et donc plutôt l’époque fin 19e, je pense. J’espère ne pas lire de bêtises. C’est quelqu’un qui encore a écrit beaucoup finalement sur sa jeunesse. Si on parlait brièvement de Proust tout à l’heure, c’est aussi très fort lié à la jeunesse.
Clément: Oui, la nostalgie, pour qu’il y ait nostalgie, il faut quelque chose qui est disparu. Donc peut-être que la première chose de cette manière-là qui arrive dans la vie de quelqu’un, ça peut être l’enfance. Mais après, il y a aussi tout. Je sais que chez les Japonais, apparemment, c’est même chaque saison, le moment de la disparition des saisons qui crée cette chose-là. Bon, là, on va bientôt arriver pour certains à la fin des vacances, mais cette fin des vacances, ça peut générer ce même sentiment. Les Japonais, il y a quelque chose qui disparaît.
Maxime: Moi, j’ai l’impression que c’est l’arrivée de l’impôt.
Clément: C’est le résultat de ce qui est arrivé en fait. Donc la fin d’un espoir d’une certaine façon, le retour du réel. En même temps, ça pourrait être le début justement de quelque chose d’autre. Donc la promesse de créer quelque chose de différent, de vivre d’une certaine façon, de façon plus libre, sans devoir justement subir un moment en se disant voilà, on est forcé peut-être d’être en vacances, la vie n’est pas que ça, peut-être on peut justement faire d’autres choses.
Maxime: Oui, je pense aussi que si, étant donné que la vie suit son cours, on peut retrouver plusieurs parties de mélancolie dans notre trentaine, dans notre quarantaine. On aura aussi des petits bouts de nostalgie à chaque vie qu’on aura vécue. La partie enfance, étant donné que pour notre temps et pour d’autres, ce sont des oeuvres qui ont été écrites quand ils avaient peut-être 30, 40, 50 ans. L’enfance, c’est évidemment la première vie, mais je pense qu’arriver à 60, 70 et plus, On a aussi peut-être une mélancolie à 40 ans.
Clément: Bien sûr. Des fois, je me demande aussi si cette impression de nosselles géoreuses n’est pas aussi liée à la disparition du risque. Tous les moments passés, quand on les remémore, on les voit avec le filtre du fait qu’on est passé à travers et qu’on a survécu d’une certaine manière. Effectivement, vu de loin, ça paraît sympathique parce qu’il n’y a plus cette espèce de tension du risque. C’est une belle histoire d’une certaine façon. Alors que quand on vit les événements, là, c’est autre chose. Il y a des enjeux, tout peut arriver. Et des fois, je me suis fait cette réflexion-là au même des moments de ma vie dont je me souviens ne pas avoir forcément vécu de façon très, très particulièrement incroyable. Je me suis surpris à avoir une nostalgie pour certaines périodes de cette façon. Et peut-être pour cette question-là, effectivement, ça gagne un espèce de lustre de quelque chose de beaucoup plus paisible que ce qui est vécu dans le fond de l’action.
Thibaut: Je me demande aussi si on ne fantasme pas un peu le passé, parce que la mémoire finalement joue quand même bourre. C’est même prouvé scientifiquement aujourd’hui. La mémoire vraiment nous trahit, on ne retient finalement que certaines choses et parfois les souvenirs sont transformés. Donc on a parfois l’impression d’une enfance extrêmement heureuse ou des épisodes de vies vraiment marquants, mais la réalité, est-ce que c’est vraiment celle-là ? Je ne suis pas toujours certain finalement.
Clément: Après peut-être quelqu’un qui fait de la fiction peut peut-être jouer avec ça, justement pour recréer quelque chose. S’il fallait extraire de cette vie vécue quelque chose d’intéressant, peut-être qu’on peut créer quelque chose. C’est apparemment ce que fait Proust aussi. C’est de faire une espèce de synthèse, de distillation de sa vie pour fabriquer quelque chose, un espèce d’objet un peu mystérieux qui est cet espèce de morceau de temps sur le temps long. C’est vrai qu’on peut jouer avec ça et en même temps ça a un intérêt peut-être de construire cette espèce de fausse mémoire aussi parce que ça peut être mal fait ou bien fait j’imagine. Il y a quelque chose comme un art de raffiner ses souvenirs peut-être qui peut être intéressant, de permettre d’être plus pertinent, de profiter peut-être mieux de la vie, de mieux comprendre les choses. plutôt que d’avoir un côté d’enregistrement automatique ou le fantasme de quelque chose qui serait l’enregistrement épisodique, muriel, concret, de créer du sens peut-être aussi dans ce qu’on a vécu. Et ça, ça demande souvent quand même effectivement un regard rétrospectif qui peut prendre du temps. Donc peut-être que dans un livre, c’est une occasion de prendre ce temps-là.
Maxime: C’est ce qui me fait dire que même quand on parle, par exemple, d’autobiographie, on parle en fait d’œuvres de fiction, tandis que la qualité des souvenirs est assez légère. Peu importe ce qu’on pourrait vraiment raconter, il y aura une part de fiction là-dessus parce qu’on va grossir certains détails et d’autres on va complètement oublier. Même si on était tous dans la même pièce au même moment, il y a des choses qu’on va passer. Donc tout est fiction.
Clément: Effectivement, mais avec ce côté aussi que ça n’empêche pas la volonté de rechercher la vérité à travers cette fiction-là. C’est vrai qu’il y a un peu de paradoxes quand même. L’enjeu principal de roman ou d’oeuvre de fiction, c’est de trouver quelque chose de vrai à travers la fiction. ou de plus vrai justement, comme si on parlait d’émotions, de sensations, d’expériences, mais peut-être justement le fait de vouloir rejouer dans un contexte fictif quelque chose qui nous permet de comprendre ce que c’est par exemple qu’une émotion particulière ou un rapport particulier avec quelque chose de rencontré pour mieux le comprendre. Ça passe par un travail particulier de la fiction. Par exemple, Michaud, lui, il était très inquiet de la fiction. et essayer justement de se protéger du côté fictif, pour essayer de trouver quelque chose de vrai, mais en même temps en fabriquant justement des histoires complètement surréalistes, des choses où tout peut arriver, mais pas une espèce d’inquiétude des méthodes traditionnelles de la fiction.
Quand on raconte une histoire, on dit « Monsieur machin fait ceci, et puis il se passe ça, etc. » On ne va pas forcément rechercher ce qui peut être important dans l’écriture. Et lui, il avait une manière d’écrire qui essaie de casser beaucoup d’habitudes, jusqu’à l’habitude de faire un texte continu. Il y a très peu de textes qui sont développés sous la forme d’un roman, par exemple. Je ne crois pas d’ailleurs qu’il ait écrit un roman. Alors que dans ses lettres, il a très souvent émis le désir de vouloir en faire. Mais voilà, ça reste beaucoup de fragments. Mais du coup, de casser finalement, en cassant plein de choses comme ça, essayer de retrouver quelque chose qui soit encore plus vrai. C’est une position d’équilibre très instable entre le roman habituel ou la philosophie, par exemple. Mais lui apparemment a toujours suivi cette espèce de ligne très très fragile entre ce qui n’a plus de sens et ce qui est très profond, et c’est souvent assez fantastique.
Maxime: Oui, il a bien marqué ses deux thèmes dans son œuvre Plume, je me souviens.
Clément: Oui, oui, par exemple.
Maxime: Avec une certaine légèreté, mais avec aussi des thèmes assez sérieux.
Clément: Absolument. Dans Plume, c’est un bon exemple, il y a toujours une forme d’ironie, comme s’il fallait apprendre quelque chose de ce qu’il écrit sans que ce soit forcément explicite. Donc lui-même peut-être joue aussi un petit peu avec ça et se laisse un peu impressionné par les évocations qu’il écrit. Il y a toujours quelque chose comme un mystère qui arrive. C’est fascinant. Moi, je crois que ma partie préférée, dans ce que j’ai pu lire de lui pour l’instant, c’est un petit texte qui s’appelle « Mes propriétés ». Il fait plusieurs pages. C’est un texte qui est vraiment incroyable sur le fait de pouvoir mettre des mots sur quelque chose de complètement abstrait. Et là, pour le coup, on voit bien ce qu’il essaie de faire, c’est que c’est vraiment une description, peut-être justement autobiographique, de la volonté d’écrire un texte artistique.
Donc il explique concrètement, finalement, comment ça se passe dans sa tête, d’une certaine façon. En disant, dans mes propriétés, tout est plat, rien ne bouge. Et s’il y a une forme ici ou là, d’où vient donc la lumière, nulle ombre. Parfois, quand j’ai le temps, j’observe, retenant ma respiration. à l’affût. Et si je vois quelque chose émerger, je pars comme une balle et saute sur les lieux. Mais la tête, car c’est le plus souvent une tête, rentre dans le marais. Je puise vivement, c’est de la boue, de la boue tout à fait ordinaire, du sable, du sable. Et pendant plusieurs page, en fait, il commence à décrire un espèce de monde plus ou moins malléable, un peu comme un environnement magique, où lui essaie de faire apparaître des choses et puis de construire des domaines, des objets, tout un tas de choses, avec souvent l’échec. Lui explique que la plupart des auteurs, eux, arrivent tout d’un coup à se dire « je veux par exemple une berline, une superbe voiture dans mes propriétés » et pouf, cette voiture apparaît, ou une maison incroyable. Et lui n’a pas cette science-là, et donc il écrit à chaque fois le regret de ne pas réussir à avoir plus que, très souvent, des structures qui se désagrègent. Mais ça reste son domaine à lui, et donc ça reste l’endroit où il peut essayer de fabriquer quelque chose de volontaire. Donc c’est une allégorie assez incroyable de l’écriture.
Maxime: Oui, c’est le surréalisme à la belge.
Clément: Il y a de ça aussi, oui, c’est intéressant pour lui qui essaie justement de se distancier de sa culture belge. Je pense qu’on retrouve tout à fait du surréalisme, même si je crois avoir lu quelque part qu’il essayait quand même de ne pas s’affilier à ce genre de mouvements, pour essayer de trouver son propre chemin. Il n’y a pas, alors c’est peut-être lié aussi au surréalisme en Belgique aussi, mais il n’y a pas par exemple tout le côté psychologique du surréalisme français par exemple. dans les Bretons et tout ça. Donc lui, il a même refusé de faire partie d’une anthologie du surréalisme parce que justement, il ne trouvait pas la même motivation à écrire. C’est plus quête personnelle, un peu mystique d’ailleurs. En fait, c’est intéressant parce qu’il a eu une sorte de révélation mystique jeune et il a voulu rentrer dans les ordres. Et son père m’en a empêché. Et toute sa vie, il a eu une sorte de boulimie de lecture philosophique, mais intéressé par la volonté de vouloir comprendre un rapport avec ce qu’on trouve dans certains textes religieux. Quelque chose d’un au-delà, mais avec un regard qui est quand même extrêmement concret, extrêmement ironique sur les choses. Mais par exemple, il a écrit des textes incroyables sur la religion en Inde ou en Chine, qui sont vraiment chouettes.
