
Une nouvelle année, une nouvelle mise à jour de recommandations de livres. Voici le meilleur de ce qu’on a lu en 2023, la deuxième partie de la liste est à découvrir dans le podcast.
Cet exercice s’est révélé amusant par le passé et a été bien accueilli par la communauté. Plongeons donc dans une nouvelle compilation.
On en parle plus en profondeur dans l’épisode du podcast:
Nature
Panthère des neiges — Sylvain Tesson
Tesson est l’écrivain-aventurier typique. Il semble allergique aux villes et n’a jamais refusé une invitation à partir explorer la nature sauvage.
Ce récit est une réflexion sur la patience de l’aventurier. Tesson y raconte son voyage dans les méandres du Tibet dans l’espoir d’apercevoir une panthère des neiges.
À ses côtés, son bon ami Vincent Munier, photographe animalier de renom.
On les surprend, au figuré, en pleine discussion :
Tesson : Je croyais qu’elle avait disparu.
Munier : C’est ce qu’elle veut te faire croire.
La panthère des neiges est un animal extrêmement prudent, toujours en mode furtif. Les deux amis passent des jours entiers, coincés entre les rochers, dans le froid ou la boue, retenant leur souffle, guettant cet animal majestueux.
C’est une œuvre emplie de belles réflexions, de passages magnifiques, un récit sur la résilience, une œuvre naturaliste et écologique.
En bonus, notons que cette expédition a également donné lieu à un documentaire réalisé par Vincent Munier et Marie Amiguet.
Le film a remporté le César du meilleur documentaire en 2022.
Sur les chemins noirs — Sylvain Tesson
Sylvain Tesson revient, encore une fois.
Dans ce récit, on le découvre d’abord cloué au lit après une grave chute du toit d’un ami, due à un mélange de malchance, de maladresse (et d’alcool).
La providence lui offre cependant une seconde chance, mais il doit désormais aborder la vie autrement. L’alcool est proscrit ou strictement limité, tandis que toute activité physique doit être jugée « au cas par cas ». Mais marcher ? Oui, c’est largement encouragé.
Il décide donc de se lancer dans une aventure magnifique, comme il sait toujours si bien le faire : traverser la France selon une diagonale sud-est/nord-ouest, exclusivement en empruntant les chemins noirs indiqués sur les cartes au 1/25 000.
L’aventure débute dans le parc national du Mercantour et s’achève sur les rivages du Cotentin.
Ces chemins noirs sont des sentiers, des traces historiques de la France rurale. Ils lui permettent de retrouver ses capacités de marche, de savourer le passage du temps, le silence et l’immobilité, loin d’une société mondialisée.
Pour ma part, ces chemins m’ont rappelé « manger son pain noir », accepter une nouvelle réalité physique. C’est un périple de centaines de kilomètres, de rencontres spontanées, de réflexions personnelles sur l’état du monde, de la vie, de la nature. Par moments, c’est un récit misanthrope, celui d’un écrivain qui se sent plus proche de la nature que des villes et des gens.
Tesson possède un style reconnaissable, un vocabulaire raffiné, un humour unique. C’est toujours un plaisir de le lire.
Autre bonus : une adaptation cinématographique de ce livre est sortie en 2023, avec Jean Dujardin dans le rôle de Sylvain Tesson.
Introspection & Autobiographies
Un homme amoureux — Karl Ove Knausgaard
Knausgaard quitte sa Norvège natale, par amour, pour rejoindre sa compagne.
Dans le deuxième volume de sa série autobiographique Mon combat, l’auteur exprime sa détresse et son désarroi en exposant ses vulnérabilités. Il partage ouvertement les faiblesses d’un homme un peu « à l’ancienne » qui tente de s’adapter à un mode de vie moderne.
Il souffre de complexes dans ses relations humaines, ressent une perte progressive de la force physique qu’il croyait constitutive de sa virilité.
C’est l’histoire d’un homme émoussé, qui pousse des poussettes et avoue sa faiblesse lorsqu’il s’agit de faire appel à sa force physique — comme lors d’une soirée où il échoue à libérer sa compagne coincée dans la salle de bain.
Il frissonne à l’idée qu’il serait déchiqueté dans un univers parallèle où la violence régnerait en maître.
C’est un récit à cœur ouvert, fondamentalement honnête et vulnérable, celui d’un homme du XXIe siècle en quête de lui-même.
Confession — Leo Tolstoy
Voici une plongée dans le monde de Léo (pas Messi), l’homme derrière Tolstoï.
Dès son jeune âge, il vit une épiphanie : la religion n’est pas pour lui. Il s’en détourne et préfère le réel, l’humain.
Au fil de sa carrière, les doutes surgissent et nourrissent sa réflexion sur le sens de la vie. Cette quête l’amènera à reconsidérer la place de la foi orthodoxe dans son existence. Il raconte aussi son cheminement vers le végétarisme, affirmant son incapacité à envisager une autre voie et rejetant fermement toute cruauté envers les animaux.
C’est une œuvre courte et mélancolique, qui aborde des thèmes philosophiques et moraux, une autre façon d’aborder Tolstoï.
Tao Te Ching — Lao Tzu (Laozi)
Une œuvre insaisissable, et pourtant si comprise et suivie.
Le Tao incarne l’être et le néant. Il est tout, et pourtant indéfinissable.
C’est l’idée du yin et du yang, où les deux extrêmes sont nécessaires à l’équilibre et à l’harmonie.
C’est comprendre que le vase est la matière, l’être, mais que le vide est nécessaire pour accueillir le contenu. Sans cela, le vase serait inutile.
Une lecture très brève, à laquelle on peut revenir à tout moment, à n’importe quelle page, pour une bouffée de paix et d’harmonie.
Fiction psychologique
Un coeur faible — Fyodor Dostoevsky
Voici une œuvre moins connue de Dostoïevski.
Nous suivons deux amis proches, Arkadi et Vassia, qui partagent un logement dans une ville de province russe.
Vassia annonce qu’il va se marier, mais il apparaît accablé et épuisé, tandis qu’Arkadi déborde de joie et promet de les combler de cadeaux et d’attentions.
Arkadi est si enthousiaste qu’il prend lui-même en charge de nombreuses démarches et envisage même de s’installer chez les futurs époux.
Vassia, le futur marié, ne réagit pas à toute cette agitation. Il est tourmenté par une mission reçue d’un militaire local : rédiger un rapport. Il procrastine, comme paralysé par les événements et la pression ambiante. Il se retire progressivement jusqu’à sombrer dans la folie.
Un récit d’avertissement, qui fait écho à l’intrusion grandissante des États totalitaires dans la vie privée des citoyens.
Fiction historique
Les échelles du levant – Amin Maalouf
Il n’existe pas deux écrivains comme Amin Maalouf. Il a un talent unique pour écrire des récits saisissants faits d’amour, de haine et d’aventures.
Ici, nous suivons deux frères et leurs destins, au début du déclin de l’Empire ottoman au XXe siècle.
Le roman se concentre sur Ossyane, l’un des deux frères, petit-fils du dernier empereur ottoman. Lecteur, intellectuel de la famille, il adopte la culture occidentale. Il quitte bientôt la Libye pour la France, s’installe à Paris puis à Nice, où il aimera, étudiera et soutiendra la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale.
Son frère, en revanche, s’embarque dans des affaires douteuses, subit de mauvaises influences, méprise les études et se heurte à sa famille, en particulier à son père. Il passe un temps en prison, mais la situation s’inverse rapidement et il prend l’avantage dans cette rivalité fraternelle. Lorsqu’il en a l’occasion, il complote immédiatement pour se venger d’Ossyane. Pour ce dernier, c’est la perte de la liberté, d’une certaine naïveté, la désillusion face au monde.
Un roman initiatique, une fiction historique, et un regard oriental sur la Seconde Guerre mondiale.
Science fiction
Kallocaïne — Karin Boye
Ce livre a dépassé mes attentes. J’ignorais à quel point 1984 d’Orwell avait été influencé par la Kallocaïne de Boye.
Dans cette dystopie datant de 1940, nous suivons Leo Kall, un chimiste travaillant pour l’État. On découvre rapidement une société sous haute surveillance, où la police a des yeux et des oreilles dans les rues comme dans les foyers (cela ne rappelle-t-il pas un autre livre ?).
Pour des raisons techniques, seuls les ascenseurs échappent au contrôle. Mais la méfiance est telle que les individus évitent malgré tout d’y converser, de peur d’être soupçonnés de complot.
Leo Kall mène une existence morne. Il a des enfants, mais sa relation avec sa femme Linda se dégrade. Il envisage le divorce, une pratique courante lorsque les enfants atteignent l’âge de huit ans et sont envoyés en camps de formation. Les couples se séparent alors souvent, et les divorcés cherchent de nouveaux partenaires pour continuer à procréer.
Dans cette atmosphère de défiance généralisée, trouver refuge dans les relations humaines — mariage, amitié, collègues — est impossible. Tout le monde peut dénoncer tout le monde. Ambiance…
C’est alors que Leo Kall fait une découverte majeure. Le médicament qu’il a mis au point agit comme un sérum de vérité, révélant des secrets ou des sentiments refoulés. Kall prend conscience du pouvoir et du danger de son invention, qui brise le dernier espace de vie privée et détruit ce qui restait d’individuel.
L’État s’empare rapidement du produit et le baptise du nom de son créateur : Kallocaïne.
Alors que son usage s’étend, tout n’est pas totalement sombre pour certains personnages, qui trouvent une liberté inattendue malgré l’oppression sociale. (Pas de spoiler : à découvrir dans le roman.)
L’influence de Kallocaïne sur 1984 est palpable. Les univers sont proches, la terreur omniprésente, même si 1984 peut paraître un peu plus raffiné.
Ubik — Philip K Dick
Philip K. Dick est un auteur moderne de science-fiction, célébré pour ses idées uniques et originales, qui ont marqué la pop culture et le cinéma. Écrivain prolifique, il a publié plus de 40 romans et une centaine de nouvelles.
UBIK. De quoi s’agit-il ? Chaque chapitre débute par un message publicitaire :
- UBIK est une bière
- UBIK est un dentifrice
- UBIK est un aérosol
UBIK serait-il une métaphore de Dieu ? Sans doute, le terme s’inspirant du mot ubiquitous — omniprésent.
Dans ce roman, nous suivons Glen Runciter, directeur d’une agence très particulière. Dans ce monde où la Lune est colonisée et où les pouvoirs psychiques abondent, son agence propose de neutraliser les télépathes afin de garantir confidentialité et vie privée à ses clients. En résumé, elle offre un service proche d’un VPN.
Un gros contrat leur est confié : sécuriser une base lunaire contre les intrusions psychiques. Glen et son équipe tombent alors dans un piège. Dès lors, la confusion règne. La frontière entre le réel et l’illusion s’efface. Les survivants retournent sur Terre, mais s’éteignent peu à peu.
Tous s’interrogent. Quelques personnages tentent de démêler ce mystère. L’intrigue se complexifie, et le produit UBIK prend une place centrale.
Un roman ouvert à de multiples interprétations, tant dans ses tournants que dans sa conclusion.
Auprès de moi toujours (Never let me go) — Kazuo Ishiguro
Kazuo Ishiguro, récent lauréat du prix Nobel, prouve une fois de plus son talent de conteur avec ce roman très différent de ses œuvres précédentes.
Il nous présente une « accompagnante » d’une quarantaine d’années, qui se remémore son enfance singulière.
Elle a grandi orpheline, dans un pensionnat strict et atypique. Entre ses murs, elle tisse rapidement une amitié triangulaire avec deux autres enfants. Le récit suit ces trois personnages dans leurs relations d’amitié et d’amour.
Mais ce n’est pas un pensionnat ordinaire : l’enseignement y est alternatif, mettant l’accent sur la poésie et les arts, tandis que certains sujets susceptibles de troubler les enfants sont évités.
D’abord, l’établissement donne l’impression de cultiver une élite. Peu à peu, les enfants commencent à comprendre l’environnement dans lequel ils vivent et posent de nombreuses questions sur le monde extérieur — auquel ils ont peu ou pas accès.
C’est en partie un roman d’apprentissage. Il dépeint l’enfance et l’adolescence, avec leurs crises, leurs bons souvenirs, leurs ruptures et leurs retrouvailles. Le thème sous-jacent est teinté de science-fiction, mais davantage comme prétexte que comme fil conducteur.
Essais
L’Art du Roman — Milan Kundera
En 2023, Kundera, bien connu pour L’Insoutenable légèreté de l’être, nous a quittés.
Dans cet essai sur l’art du roman, il partage différents points de vue — dont le sien — sur les origines et l’évolution de ce genre littéraire.
Il cite Hermann Broch :
Découvrir ce qu’un roman seul peut découvrir est la seule raison d’être d’un roman.
Le roman qui ne révèle pas une portion inédite de l’existence est immoral.
Il analyse ensuite Don Quichotte (Cervantès) ou Jacques le Fataliste (Diderot), qu’il perçoit comme des œuvres où l’on s’aventure librement dans un espace sans frontières, dans une Europe dont l’avenir semblait infini.
Il souligne ensuite la transition chez Balzac, où l’on perd l’oisiveté de Cervantès et Diderot. Les institutions apparaissent : justice, armée, administration, finance. Et d’ajouter : « Nous montons dans le train de l’histoire. »
Il regrette de voir le roman, comme toute œuvre culturelle, de plus en plus soumis aux médias, agents d’une unification planétaire, qui diffusent les mêmes simplifications et clichés acceptables par la majorité. Le roman n’est plus une œuvre appelée à durer, à relier passé et futur, mais un simple événement parmi d’autres, un geste sans avenir.
Plus tard, il commente l’œuvre de Kafka, et la manière dont l’auteur conçoit le personnage romanesque :
- Ni par l’apparence physique — on n’en sait rien
- Ni par la biographie — inconnue
- Ni par le nom — inexistant
- Ni par souvenirs, inclinations, complexes.
Le protagoniste du Procès n’a qu’une pensée immédiate : doit-il se rendre à l’interrogatoire ou fuir ? Sa vie entière est absorbée par la situation où il est piégé.
Le romancier n’est ni un historien ni un prophète, il est un explorateur de l’existence. — Milan Kundera
L’essai s’achève sur quelques anecdotes de traduction hasardeuse.
En relisant une traduction de son roman La Plaisanterie (Žert, en tchèque), il découvre que les traducteurs avaient utilisé une version française comme base, au lieu du texte original tchèque. Plus surprenant encore, il constate que son œuvre avait été largement remaniée, de longs paragraphes étant découpés en phrases courtes et simplifiées, à son grand désespoir.
